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Peut-on réhabiliter Jacques Fesch ?

La problématique réhabilitation d’un malheureux qui ne méritait sans doute pas la guillotine invite à réfléchir sur la signification de sa possible béatification.

Les médias se sont récemment fait l’écho de la demande de réhabilitation d’un condamné à mort, Jacques Fesch, guillotiné en 1957 pour le meurtre d’un policier. Cette demande était présentée par les avocats de son fils Gérard. La réponse négative du Conseil constitutionnel était prévisible : la réhabilitation a pour but de permettre la réinsertion sociale du condamné et, si celui-ci est décédé, quelle qu’en soit la raison, ce n’est plus possible.

Mais ce qui était moins prévisible est que l’arrêt du Conseil constitutionnel a ouvert une porte, en envisageant une législation nouvelle, « ouverte aux ayants droit d’une personne condamnée à mort dont la peine a été exécutée, tendant au rétablissement de son honneur à raison des gages d’amendement qu’elle a pu fournir ». C’est une perspective intéressante – et à plus d’un titre – mais elle pose plusieurs problèmes.

Désaveu de la peine de mort

En premier lieu, il s’agirait là d’un nouveau désaveu de la peine capitale : une personne déclarée irrécupérable et jugée indigne de vivre peut se repentir en prison, changer, ne plus mériter d’être exclue (surtout s’il avère qu’elle ne risque pas de récidiver) et même faire du bien. La vengeance froide et délibérée n’est pas acceptable chrétiennement, ni même dans une perspective de réparation : l’assassinat légal du tueur n’efface pas son crime et reproduit le même mal. Le Catéchisme de l’Église catholique (n° 2267) a été reformulé en 2018 pour affirmer un « engagement déterminé en vue de l’abolition de la peine de mort partout dans le monde ». Ce qui cependant limiterait la portée de la législation proposée par le Conseil constitutionnel. La peine de mort est abolie en France depuis 1981 (et désormais dans plus de la moitié des pays membres de l’ONU).

Pas un criminel endurci

Dans le cas de Jacques Fesch, l’éventualité de sa réhabilitation « à raison des gages d’amendements qu’[il] a pu fournir » conduit à s’interroger sur ces « gages ». Il semble certes qu’il n’ait pas été un détenu difficile. Le directeur de sa prison a témoigné qu’il n’était certainement pas un criminel endurci. Et ses gardiens ont été secoués par son exécution. Toutefois, la seule acceptation de son sort ne suffirait sans doute pas à lui rendre son honneur. Ce qui peut le justifier est bel et bien sa conversion et l’audience qu’ont trouvée des lettres qu’il avait écrites en prison et qui ont été réunies dans deux livres : Lumière sur l’échafaud (1972) puis Cellule 18 (1980), ainsi que son journal des deux mois avant son exécution : Dans 5 heures je verrai Jésus (1989) – tout cela et les autres manuscrits conservés étant édités par son petit-fils Quentin Toury-Fesch sous le titre Œuvres complètes (2015).

« La réhabilitation de Jacques Fesch serait, au moins indirectement, une reconnaissance de ce que la foi rend l’homme meilleur. »

Si l’histoire de Jacques Fesch ne laisse pas indifférent et inspire aujourd’hui, si elle rappelle que nul n’est jamais irrémédiablement perdu, si on lui demande de l’aide, ce n’est évidemment pas à cause de son comportement exemplaire derrière les barreaux. Ce n’est pas un prisonnier modèle, ni un méchant devenu gentil et donc réhabilitable, mais quelqu’un qu’il est question de béatifier et dont la foi et des grâces imprévisibles ont fait un homme radicalement différent du jeune raté de bonne famille qui avait abusé de la mère de son fils « naturel » Gérard, et maladroitement attaqué un changeur pour se procurer de l’argent afin d’acheter un voilier et de partir pour les îles censément paradisiaques du Pacifique, avant de tuer un policier dans la panique de sa fuite.

Un châtiment au moins disproportionné

Il en résulte que la réhabilitation de Jacques Fesch serait, au moins indirectement, une reconnaissance de ce que la foi rend l’homme meilleur. Mais est-ce imaginable sans violer le sacro-saint (si l’on peut dire) principe de laïcité ? On peut se demander s’il n’existerait pas d’autres bonnes raisons non pas de réhabiliter cet assassin, mais de reconnaître que son châtiment a été injuste ou au moins disproportionné. 

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Le procès (plus de trois ans après le crime) a en effet été émaillé d’anomalies qui auraient dû le faire reporter, voire réviser : menaces de grève de la police en cas de peine autre que la mort ; le président de la cour d’assise se laissant inviter à dîner par l’avocat des parties civiles la veille de la délibération du jury ; amalgame non dénoncé par la défense entre la préméditation du hold-up et celle du meurtre du policier ; le fait non retenu que l’accusé, qui était myope, avait tiré sans ses lunettes une seule balle par la poche de son manteau pendant que le malheureux agent tirait plusieurs balles sans l’atteindre ; les ratures sur le procès-verbal du verdict qui auraient dû suffire pour la cassation, etc. Le président Coty, pourtant bon catholique, a refusé la grâce parce qu’il ne pouvait se permettre de mécontenter les forces de l’ordre alors que la guerre d’Algérie prenait de l’ampleur…

Pourquoi il faudra un miracle

Quoi qu’il en soit, la réhabilitation et la béatification sont deux choses bien distinctes. La première, si elle s’avère possible et qu’elle a finalement lieu, satisfera sans doute un besoin tout humain d’équité, en particulier (mais pas uniquement, bien sûr) pour son fils Gérard. Mais il est à noter que la veuve de Jacques Fesch (qui vit toujours) et ses petits-fils (qui ont déjà perdu leurs parents) ne s’associent pas à cette procédure, sans qu’il puisse être décemment question de leur réclamer de s’en expliquer. L’admission juridique que celui qu’on a guillotiné n’était plus celui qui avait tué ne sera en tout cas pas décisive pour le faire déclarer bienheureux.

Une béatification n’est en effet pas proclamée par un tribunal se prononçant en fonction de lois. L’Église reconnaît simplement le bien-fondé d’un culte qui existe déjà en appréciant les fruits qu’il porte. Autrement dit, tout dépendra des grâces obtenues en sollicitant le soutien de Jacques Fesch dans la communion des saints qui transcende l’espace, le temps et la matière. C’est pourquoi il faudra un miracle. L’important n’est pas tellement que soit constatée par exemple une guérison miraculeuse. C’est qu’elle puisse être attribuée à l’intercession de celui dont il s’agit de vérifier la disponibilité et la coopération à l’action salvatrice de Dieu. Et cela requiert qu’il soit établi qu’on a prié pour, comme et avec lui, en présumant qu’il écoute et s’associe et que Dieu l’écoute.

En attendant

Si la réhabilitation de Jacques Fesch incite à méditer sur son destin, à accueillir son message et surtout à demander son aide, elle pourra servir sa cause. Puisqu’une procédure a été ouverte, il est déjà Serviteur de Dieu. Il reste à reconnaître « l’héroïcité de ses vertus » pour qu’il soit déclaré vénérable (et c’est délicat : fut-il vraiment un héros en prison ?), avant qu’il soit proclamé bienheureux après enquête et contre-enquête approfondies et s’il est réputé avoir permis un miracle. Or il n’y a pas eu d’autre condamné de droit commun ainsi honoré depuis le bon larron… Mais « rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1, 37 et Mt 19, 26).