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Marie Levant : « Les archives du Vatican concernent l’histoire du monde entier »

Plusieurs dizaines de millions de documents d’archives sur le pontificat de Pie XII (1939-1958) vont être rendues accessibles, le 2 mars, par le Vatican. « On ne mesure pas suffisamment l’importance de ces documents », explique à Aleteia Marie Levant, historienne, spécialiste du catholicisme contemporain et chercheuse à Sorbonne Université. « Il s’agit d’archives politiques et religieuses mais aussi d’archives du gouvernement de l’Église universelle et des relations du Saint-Siège avec les États ».».

Quelles vérités se cachent à l’abri des regards dans le fameux bunker des archives du Vatican ? Si jusqu’à présent seules les archives courant jusqu’au pontificat de Pie XI (1922-1939) étaient ouvertes, dès lundi 2 mars les historiens vont pouvoir se plonger dans celles du pape Pie XII. « Plusieurs romans et films contemporains ont contribué à nourrir les archives du Vatican de fantasmes », explique à Aleteia Marie Levant, historienne et spécialiste du catholicisme contemporain. Chercheuse en histoire politique à Sorbonne Université et enseignante à l’Institut catholique de Paris, elle se trouve actuellement à l’École française de Rome. Son quotidien : plonger dans les archives du Vatican. « Jusqu’en octobre 2019 elles s’appelaient les « archives secrètes » mais cela ne renvoie pas au sens qu’on connait aujourd’hui, il s’agit de secret au sens réservé, au plus près du pouvoir pontifical ».

Antoine Mekary | ALETEIA

Désormais appelées archives apostoliques, elles contiennent des documents variés allant du fonctionnement du Saint-Siège aux rapports envoyés par les nonces (les ambassadeurs du Vatican, ndlr) en passant par les documents sur les relations avec les universités pontificales ainsi que ceux concernant le gouvernement de l’Église universelle.

« C’est une émulation sereine car on sait tous qu’il faudra un travail de plusieurs années avant d’aboutir à quelque chose. »

Le Vatican a-t-il un délai à respecter concernant l’ouverture des archives ? « Non, la seule règle qui existe sont les instructions du Pape », précise Marie Levant. « Le délai d’ouverture des archives aux chercheurs se justifie surtout par le travail de préparation qui est titanesque. Il faut des instruments de recherche c’est-à-dire des inventaires qui doivent permettre aux chercheurs de se repérer parmi ces milliers de cartons », explique-t-elle. Les archivistes doivent ainsi classer les fonds sous des titres, qu’ils soient chronologiques, géographiques… Ils doivent également vérifier si les documents sont réservés, c’est-à-dire si les personnes concernées sont encore en vie. Si les archives du Vatican sont régulièrement ouvertes, la dernière date du début des années 2000 pour le pontificat de Pie XI (1922-1939), « on sent toujours une certaine émulation », reconnaît la chercheuse. « Toutes les places ont été réservées pour l’ensemble du mois de mars ! ». « Mais c’est une émulation sereine car on sait tous qu’il faudra un travail de plusieurs années avant d’aboutir à quelque chose ».

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Va-t-on enfin mettre un terme aux débats sur l’attitude de Pie XII face au nazisme ? « L’interprétation des fonds pourra certainement nuancer les propos les plus virulents mais il y aura toujours une discussion. D’ailleurs l’engouement est légitime, il y a des questions auxquelles on a besoin de répondre, d’affiner, de conforter, de compléter la connaissance », reconnaît Marie Levant. « Dans un sens comme dans l’autre il n’y aura pas de révélation fracassante. Les points de vue vont s’affiner mais je ne pense pas qu’il y aura de consensus ».

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Au-delà du rôle de Pie XII au cours de la Seconde guerre mondiale, plusieurs sujets vont être au cœur des recherches des historiens. « Des questions émergent dont on n’avait pas toujours pleinement conscience avant : la naissance de l’État d’Israël, la question migratoire en Europe et au Moyen-Orient au lendemain de la guerre, la prise en charge de la pauvreté par le Saint-Siège avec le plan Marshall par exemple mais aussi la guerre d’Indochine et les fameuses églises du silence en Europe de l’Est », détaille Marie Levant.

VATICAN APOSTOLIC ARCHIVE
Antoine Mekary | ALETEIA

« On ne mesure pas toujours suffisamment l’importance de ces documents : il s’agit d’archives politiques et gouvernementales mais aussi d’archives du gouvernement de l’Église universelle, religieuses, sociales, culturelles », précise la jeune femme. Parce qu’elles enseignent sur l’ensemble de la catholicité, ces documents concernent le monde entier. « Ces archives croisent de nombreux pays, différentes langues et renseignent en particulier l’histoire d’États dont les archives ont été en partie perdues. Je pense par exemple aux archives polonaises. Les archives qui ont pu être envoyées à Rome dans années 20-30 renseignent admirablement sur l’histoire du pays ».

Si les archives de Pie XI avaient été nombreuses, celles de Pie XII s’annoncent encore plus conséquentes. Pour s’y préparer, plusieurs historiens ont organisé ou participé à des séminaires afin de s’y préparer, de monter des projets collectifs. « Il ne s’agit pas uniquement d’histoire mais aussi de sciences politiques, de sociologie… Aujourd’hui, désormais, il n’y a pas que les historiens qui vont travailler sur ces archives. Et tant mieux ! ».

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