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Sérotonine : l’amour ou l’enfer

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Dans l’enfer sordide de la consommation sexuelle et du cynisme de la société, décrit dans sa crudité la plus vulgaire mais sans complaisance, l’irruption de l’amour est toujours possible. Lui seul peut sauver de l’attirance vers le mal et du vide de l’existence. Pour François Huguenin, le dernier roman de Michel Houellebecq est un grand roman, implacable et bouleversant.

C’était un succès programmé, et cela le sera, sans surprise. C’est aussi un grand livre, sans doute le plus grand de Houellebecq avec La Carte et le Territoire. C’est pour le coup une bonne surprise. Et puis, en dépit des stratégies médiatiques à deux balles qui ont voulu nous faire croire que Sérotonine était le roman d’une improbable « génération Gilets jaunes », ce n’est pas un roman politique, bien moins que Soumission qui ne l’était d’ailleurs pas exactement. C’est un texte d’une puissance comique et tragique saisissante, un roman époustouflant, d’une humanité bouleversante, sur l’amour, sur le fait que seul l’amour compte, sans lequel notre vie est l’enfer. Il raconte le naufrage implacable d’un ingénieur agronome (métier d’origine de l’auteur) qui est passé à côté de l’amour et sombre dans la plus impitoyable des dépressions.

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À plus d’un titre, désopilant

Je ne voudrais pas évacuer trop vite la force comique de ce livre. J’ai, pour ma part, ri à gorge déployée comme je ne l’avais pas fait à la lecture d’un roman depuis celle d’un ouvrage de Christine Angot dont j’ai oublié le titre. Mais ce n’est pas vraiment pour les mêmes raisons. Car Sérotonine est, à plus d’un titre désopilant, et je garde en mémoire quasi visuelle les combats de Florent-Claude, le personnage principal (vous voyez, vous riez), avec les détecteurs de fumée. Mais aussi une vacherie empruntée à Cioran sur Maurice Blanchot, « auteur idéal pour apprendre à taper à la machine, parce qu’on n’est pas ″dérangé par le sens″ ». Plus généralement, l’effet comique d’une notation triviale au détour d’un propos sérieux, parfaitement linéaire, fait penser à l’humour de Desproges. Sauf qu’ici, ce n’est que la basse continue du livre et non pas une ligne mélodique dominante, ce qui le rend d’autant plus efficace.

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Une sexualité vulgaire, jamais pornographique

Ce même procédé est employé à propos de la sexualité. Souvent un mot trivial apparaît au détour d’une phrase et vient, selon les cas et l’humeur du lecteur, provoquer un incompressible fou-rire ou une soudaine pointe de tristesse et de désenchantement. Je ne veux pas éluder la question. Beaucoup sont réfractaires à Houellebecq du fait de sa description crue de scènes sexuelles que l’on juge parfois pornographiques. Sur ce point n’allons pas hâtivement, comme on a pu le faire ici ou là, généraliser une attitude de Houellebecq vis-à-vis de la sexualité, bien plus ambivalente qu’on peut le croire. Certes, les évocations des sensations génitales qu’ont pu lui procurer telle ou telle femme ne s’embarrassent pas de précautions et décrivent une recherche égoïste de la jouissance, d’autant plus triste que Florent-Claude, sous l’effet des antidépresseurs est condamné à l’impuissance. Plus pathétique, la description clinique d’une scène zoophile et des actes d’un pédophile nous met cependant en face des perversions de notre société, dont la seconde est, on le sait hélas, bien plus qu’une immonde bizarrerie réservée à quelques-uns.

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Mais ce n’est pas le dernier mot de Houellebecq sur la question. Il vient ainsi rappeler que « le passage par le sexe, et par un sexe intense, demeure un passage obligé pour que s’opère la fusion amoureuse », jusqu’au « risque » de la procréation qui « ne peut être séparé » du sexe au risque de tuer toute sexualité. Pas si simple donc de le réduire à un jouisseur mortifère. En tous les cas, je voudrais dire que Houellebecq peut être cru, provocateur, trivial, vulgaire même. Il n’est jamais pornographe. La pornographie est par essence, non pas le fait de montrer la nudité, ni même la sexualité, mais de le faire pour exciter les hommes (très majoritairement) et gagner de l’argent. Les descriptions de Houellebecq n’excitent pas. Et le fait qu’elles soient racontées par un anti-héros est le signe que ce roman ne peut être considéré comme véhiculant la promotion d’une vision de la sexualité, pas plus, je le signale en incise, que d’une thèse politique.

Au rendez-vous de l’amour

Le sexe et donc l’amour. Car c’est là que nous donne rendez-vous Sérotonine. Une des pages les plus bouleversantes du livre est celle où Florent-Claude raconte comment il a laissé partir sans la retenir la jeune femme avec laquelle il partage sa vie, Kate, en larmes sur le quai d’une gare. « Nous aurions pu sauver le monde […] mais nous ne l’avons pas fait, enfin je ne l’ai pas fait, et l’amour n’a pas triomphé, j’ai trahi l’amour ». Sans l’amour, la vie est bien cet enfer qui est pire que la mort et dont les comprimés de Captorix ne peuvent libérer. Sérotonine est la narration sans complaisance aucune (et la complaisance sexuelle est un leurre rhétorique qui protège de l’apitoiement) de l’échec de deux amours et de la perte irrémédiable de l’élan vital. Le second amour est celui de Camille, Camille la jeune stagiaire dont la première phrase, sur le quai de la gare de Caen, fut simplement « je suis Camille ». Qui n’a jamais chaviré à l’énoncé d’une telle annonciation ne sait pas ce qu’est la force irrésistible de la déflagration amoureuse : et cet amour est aussi gâché, et sans Camille, « un seul être vous manque et tout est mort ».

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Une infinie tristesse

L’émotion qui jaillit de ces pages, parmi les plus belles de leur auteur, est d’autant plus forte qu’elles succèdent à la neutralité des descriptions. Certes, on peut noter par endroits de la compassion : par exemple pour les animaux maltraités et pour les paysans ruinés par la politique agricole commune, mais cette compassion est profondément distanciée. C’est de cette distance que naît de fait le sentiment d’une infinie tristesse qui étreint le lecteur au fil des pages. Le romantisme qui est au plus profond de ce livre est sublimé par une neutralité analytique et une langue blanche qui, comme chez certains cinéastes, peut laisser aux faits toute la pureté de leur puissance émotionnelle, sans le prisme imposé par l’écrivain. Chacun est donc parfaitement libre.

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La fin du livre vient alors en point d’orgue de l’ensemble en superposant la parole du Christ et celle de Houellebecq. Les trois dernières phrases peuvent en effet être attribuées à l’un ou l’autre, ou aux deux. Toute l’ambiguïté de Houellebecq, et c’est la marque de son génie romanesque, rend impossible de réduire Sérotonine à une thèse enfermante et permet au lecteur de s’emparer du texte pour s’interroger sur son propre monde et sa propre condition humaine. Elle laisse à mon sens une ouverture intacte sur ce qui est un mystère : l’irruption de l’amour dans notre existence. Seul l’amour permet à ces vies sorties du néant — et y retournant par secousses saccadées — d’échapper à cette attirance inexorable vers le mal qu’on peut aussi appeler le vide. Ou pour le dire autrement, c’est mon interprétation, et je ne veux pas y enfermer Houellebecq, mais enfin il la rend envisageable : Sérotonine nous dit qu’est possible dans nos vies l’irruption de la grâce et d’un salut ; et que l’amour humain, en dépit du repli sur soi symbolisé par la consommation sexuelle et le cynisme de la société, le dit, peut-être même au fond du gouffre, en écho bégayant à Celui qui est amour en plénitude.

Houellebecq
Flammarion

Michel Houellbecq, Sérotonine, Flammarion, 352 pages, janvier 2019, 22 euros.