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Les organisations chrétiennes partagées sur la réforme du code du travail

CC / CQF-avocat / Pixabay
Les cinq ordonnances réformant le code du travail ont été publiées au « Journal officiel » samedi 23 septembre.
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La JOC, la CFTC et les EDC jugent différemment les modifications contenues dans les ordonnances réformant le code du travail.

Le 15 mai 1891, le pape Léon XIII publiait l’encyclique Rerum novarum (« Les choses nouvelles »). Condamnant « la misère et la pauvreté qui pèsent injustement sur la majeure partie de la classe ouvrière », entraînée par le capitalisme, tout autant que le « socialisme athée », ce texte encourage le syndicalisme chrétien et pose les bases de la doctrine sociale de l’Église. Pourtant 126 ans plus tard, les catholiques ne parlent toujours pas d’une même voix sur les questions sociales. La nouvelle loi réformant le code du travail en est l’illustration.

Comportant cinq ordonnances, cette loi introduit plus de « flexisécurité », c’est-à-dire avec d’un côté des mesures visant à faciliter les licenciements et de l’autre des mesures améliorant l’indemnisation des chômeurs. Parmi les principales modifications, il faut noter : la mise en place du « CDI projet », extension du CDI chantier en vigueur dans le BTP, qui permet d’embaucher quelqu’un pour la réalisation d’un projet et de le licencier à la fin ; la fusion des Comités d’entreprise (CE) avec les Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ; le plafonnement des indemnités prudhommales ; négociations sans syndicats dans les entreprises de moins de 50 salariés ; la hausse des indemnités de licenciement.

Les principales instances ouvrières hésitent

La Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) a choisi le dialogue avec le gouvernement, plutôt que la confrontation comme la CGT. Son président Philippe Louis explique qu’il n’est « pas satisfait par les ordonnances ». « Pour le moment, on voit bien la flexibilisation du marché du marché du travail, mais on attend la sécurité, qui est avant tout celle de pouvoir rester dans son entreprise ». Ses critiques restent cependant modérées. Il estime par exemple que « le CDI projet n’a pas posé de problème dans le BTP » et que de toute manière il ne sera appliqué « que s’il y a un accord de branche ». Philippe Louis pense même que dans certains cas, cela peut « arranger les travailleurs, si c’est bien encadré ». Il affirme cependant que son syndicat veillera à ce que « toutes les prérogatives des anciennes instances, notamment du CHSCT, soient bien préservées ». En attendant il voit dans la négociation avec le gouvernement le seul moyen « de rendre les ordonnances acceptables ».

Le syndicat n’est pas le seul organe chrétien œuvrant dans le monde du travail qui hésite. La Mission ouvrière, institution qui regroupe les acteurs de l’évangélisation du milieu ouvrier et des quartiers populaires, a choisi de ne pas se prononcer sur les ordonnances. D’après Benoît Noblet, délégué national adjoint de la Mission, c’est un choix motivé parce qu’elle comprend en son sein « des membres engagés dans divers syndicats ». Le délégué admet volontiers avoir « des doutes sur les résultats de cette loi », qui risque de « précariser les salariés, notamment les jeunes » et d’affaiblir leur représentation. Même son de cloche du côté de l’Action catholique ouvrière (ACO), membre de la Mission ouvrière, qui ne se prononce pas non plus. Catherine Baudier, responsable de la communication de l’organisation affirme que l’ACO ne prendra pas position, à cause de la « diversité des membres ». Si l’association n’est « ni pour, ni contre », elle se fait l’avocate de « la dignité du travail ». Ainsi, elle craint qu’avec la disparition des CHSCT, « on arrête de parler des conditions de travail » et que le CDI projet « précarise les travailleurs ». Mais plutôt que d’appeler à manifester, son association préfère encourager, avec la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), à une mobilisation chrétienne le 7 octobre prochain, Journée mondiale d’action pour le travail décent.

La JOC s’oppose, les EDC se réjouissent

Également membre de la Mission ouvrière, la JOC s’oppose frontalement à la loi travail. L’organisation a donc appelé à manifester le 12 septembre, mais pas le 23 septembre, « car il s’agit d’une initiative d’un mouvement politique, la France insoumise », affirme Lola Mehl, présidente de l’association. « La loi ne correspond pas aux attentes des jeunes mises en avant par notre enquête », poursuit-elle en référence à une grande étude réalisée par la JOC sur 3 500 Français de moins de 30 ans en avril de cette année. « Les jeunes sont de plus en plus préoccupés par la précarité. Le CDI projet ne fera que renforcer cette tendance », affirme-t-elle, avant de dénoncer « une manipulation du langage avec ce contrat qui n’a rien d’un CDI ». La possibilité de négocier directement avec les salariés inquiète également la JOC. « Selon nos enquêtes, seulement un jeune travailleur sur deux connaît ses droits. Sans instance pour les défendre, ils se feront avoir. » Lola Mehl rappelle aussi qu’« en tant que chrétien, la dimension collective doit primer, or elle disparaît peu à peu de nos sociétés. » Selon elle, la loi travail accentue justement cette tendance. Pour finir, elle dénonce la disparition des CHSCT, pour lesquels « le mouvement ouvrier s’est battu ».

Des avis que ne partagent pas les Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC), mouvement œcuménique réunissant des chefs d’entreprise, qui se réfère également à la pensée sociale chrétienne. Pour Cyril de Queral, président des EDC de la région Île-de-France Ouest, la « flexibilité » est très importante. La nouvelle loi travail définit selon lui « des règles plus claires », ce qui favorisera les embauches. De même, le barème prudhommal imposé lui paraît indispensable, car « les patrons sauront à quoi ils s’exposent dès le départ et auront moins peur d’embaucher ». L’entrepreneur voit également d’un bon œil les modifications dans la représentation des salariés. « La fusion des CE et des CHSCT va simplifier beaucoup de choses ». D’après lui, avec cette loi le gouvernement entend « faire plus confiance au dialogue social ». « Les petites entreprises sont comme des grandes familles, dans 95% des cas, les conflits se gèrent grâce au bon sens », explique Cyril de Queral. Pour lui, dans l’état actuel, « notre dialogue social coûte cher et est inefficace à côté des autres pays ». La clé selon lui est « de faire confiance au terrain ». Pour ce qui est des craintes sur le CDI, il répond : « Aujourd’hui, nous sacralisons le CDI, alors que les jeunes ne veulent plus forcément n’avoir qu’une seule carrière dans leur vie, mais avoir plusieurs vies professionnelles ».

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