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Comment interpréter la couleur bleue dans l’art chrétien ?

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Eglise de l'Arena à Padoue de Giotto.
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La sainte Vierge vêtue d’un manteau bleu, les Noces de Cana sous l’azur céleste... Autant de choix chromatiques qui semblent relever de l’évidence et que l’on peut observer dans un nombre incalculable d'œuvres majeures de la peinture européenne. Pourtant le bleu n’est apparu dans l’art occidental que fort tardivement, et ce grâce à l’intercession de la théologie et de la dévotion chrétienne. Retour sur l’histoire d’une couleur incontournable, longtemps mal aimée.

Les Grecs voyaient la mer verte, les Romains voyaient le ciel jaune… Mais les primitifs italiens ont commencé à changer ces codes, allant jusqu’à appliquer sur le manteau de la Vierge une couleur presque inexistante, voire mal aimée : le bleu.

Les historiens du XIXe siècle pensaient que les Grecs ne voyaient pas le bleu. Mais ce n’est pas un problème de vision, mais bien un souci de vocabulaire et de société. La couleur bleue jouait un rôle si minime qu’il n’existait pas de mot dans les langues grecques ou latines pour la désigner. Cette marginalité est telle que lors de la formation des langues romanes, c’est un vocabulaire venu des cultures germaniques ou arabes qui est utilisé pour créer les mots “bleu” et “azur”. Chez les Romains, cette couleur était associée aux barbares : avoir les yeux bleus était dévalorisant et personne ne portait de vêtements de ce coloris avant le IIIe siècle. Mais peu à peu le bleu va passer de la couleur des barbares à la couleur de la divinité.

Lumière divine et lumière terrestre

Les XIIe et XIIIe siècles marquent une “révolution du bleu”. Cette révolution naît de la théologie. Dieu est un dieu de lumière et celle-ci se manifeste de deux façons : la lumière divine (lux) et la lumière terrestre (lumen). Pour les différencier il fallait trouver une technique dans les images : c’est comme cela que le ciel — la couche atmosphérique — devient bleu, alors que l’or était utilisé pour représenter la lumière divine et le ciel  — paradis céleste.

Un groupe de peintres italiens du Trecento, menés entre autres par Giotto, souhaitaient insérer ces principes nouveaux dans l’art, annonçant ainsi déjà la Renaissance. Les personnages prennent des attitudes de plus en plus humaines dans des environnements réels, plus proche de la réalité quotidienne.

La voûte de la chapelle Scovegni à Padoue, peinte par Giotto, illustre bien les deux lumières différentes, installant les saints dans des médaillons au fond d’or, séparés du ciel étoilé, bleu.

Bleu marial

Dans l’art religieux, la Vierge est presque toujours représentée avec un manteau bleu. Les raisons de ce choix relève plus de la dévotion que de la théologie. Au Moyen Âge en effet, le culte marial est en pleine expansion. On choisit à cette époque de revêtir la Madone d’une couleur aux pigments coûteux. Le lapis-lazuli était si précieux qu’il coûtait aussi cher que l’or, sinon plus. C’est donc la raison pour laquelle ces pigments furent réservés aux représentations de la Vierge.

Dans l’art byzantin, la Madone était souvent représentée avec un manteau de couleur noire, signe de deuil face à la mort son fils. Par la suite, le bleu devient sa couleur et les rois vont en faire de même. Philippe Auguste puis saint Louis vont porter un manteau bleu, et cette habitude se diffuse alors dans les cours européennes.

Saint Pierre : d’or et d’azur

Couleur symbolisant la fidélité et la foi, le bleu est l’une des deux couleurs qui est généralement utilisée pour représenter saint Pierre. Les couleurs peuvent aider à identifier les personnages quand les attributs de sont pas représentés. Sans les clefs, saint Pierre est donc reconnaissable à son vêtement bleu et jaune. Le bleu symbolise la divinité, la fidélité et la foi du premier pape. Son vêtement jaune symbolise, quant à lui, la trahison lui qui renia trois fois le Christ. Ce sont ces deux couleurs opposées dans leur symbolique, mais pour autant complémentaires en peinture, qui conviennent au mieux à la figure de saint Pierre.

Sauvé par les protestants

Le XVIe siècle marque le temps de la Réforme protestante et donc la moralisation des couleurs. D’un côté se trouve les couleurs qu’on appelle “déshonnêtes” : trop voyantes, comme le rouge, le jaune ou le vert. D’un autre côté se trouve les couleurs “honnêtes” comme le brun, gris, noir, mais encore le bleu.

Cette “moralité” des couleurs influence la vie quotidienne et la manière de se vêtir. Elle eut également des conséquences sur l’art. La “palette catholique” aux couleurs chatoyantes est utilisée par Rubens, tandis que la “palette protestante” accorde plus d’importance à la lumière qu’à la couleur. Rembrandt et Vermeer ont utilisé la couleur bleue, sans pour autant faire référence au vêtement de la Vierge, mais comme un symbole de foi et de fidélité.

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