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Mgr Chafik : “Si chacun de nous dit de l’autre qu’il est mécréant, le dialogue est impossible”

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Recteur de la Mission copte catholique à Paris, Monseigneur Michel Chafik est d’origine égyptienne. Alors que les chrétiens connaissent une situation tragique dans son pays, il revient sur les origines de la situation.

Aleteia : Quelles sont les origines de la communauté copte catholique et quelle est leur situation actuellement ?
Mgr Chafik : La communauté copte est d’origine égyptienne. Pour rire, nous disons aux musulmans : “Vous êtes coptes comme moi, mais vos ancêtres étaient plus intelligents que les miens car ils se sont convertis à l’islam”. Avant l’arrivée de l’islam, tous les Égyptiens étaient appelés les coptes, puis seuls les chrétiens furent appelés ainsi. Nous disons cela pour signifier que nous sommes frères, de la même race, du même pays. Néanmoins la situation demeure extrêmement difficile. Depuis Mahomet, on demande aux chrétiens de payer des impôts. Les Frères musulmans ont même interdit que l’on nous salue, que l’on nous souhaite “Joyeuse Pâques”. Nous n’avons pas de milice chrétienne comme au Liban et nous sommes minoritaires. L’état d’urgence a été imposé car les Frères musulmans sont partout dans les institutions, au détriment des droits de l’homme.

Comment expliquer l’irruption des Frères musulmans dans les institutions de l’État ?
Nous avons connu une époque où la religion ne suscitait ni intolérance, ni violence. Je vous rappelle la devise de la révolution de 1919, reprise dans la Constitution de 1952 : “La patrie est pour tout le monde et la religion est pour Dieu”.

Hassan el-Banna, grand-père de Tariq Ramadan — qui continue de diffuser les idées des Frères musulmans —, même s’il maquille ses discours, a fondé la confrérie des Frères musulmans en 1928 pour avoir le pouvoir, islamiser le pays et faire partir les étrangers trop nombreux selon lui. Ces idées se sont infiltrées dans la société doucement, jusqu’à ce qu’ils demandent de gouverner avec le roi Farouk. Nasser leur a proposé de gouverner ensemble, ce qu’ils ont refusé. Une attentat organisé à Alexandrie a échoué en 1956, conduisant Nasser à emprisonner de nombreux Frères musulmans. Lorsque Sadate est arrivé au pouvoir en 1970, il a voulu détruire les nasséristes. Ancien membre des Frères musulmans, il a ainsi fait libérer tous les Frères qui avaient été détenus sous Nasser. Sadate a agi ainsi pour les avoir à ses côtés. Pour leur apporter satisfaction, il a ajouté dans la Constitution que la source principale de la loi est la loi islamique (la charia), il leur a laissé l’économie et ils ont tout islamisé. Ce qui ne les a pas empêché de l’assassiner ensuite, pilotés par Ayman al-Zawahiri, le successeur de Ben Laden.

Quelles sont les conséquences de l’introduction des références coraniques et de la charia dans la Constitution ?
Par exemple, lors des attentats contre les chrétiens, aucun procès équitable n’est possible. Les juges appliquent la charia et on ne peut pas faire gagner un chrétien contre un musulman. Le Coran a été mis partout. Des mosquées ont été construites en grand nombre. Ceux qui partent dans les pays du Golfe reviennent changés par un lavage de cerveau très loin de nos coutumes égyptiennes. Ils ont appris la haine des mécréants, pour eux des citoyens de seconde zone qu’on doit convertir à l’islam. Le salafisme est le cancer du pays.

Le 3 juillet dernier, une délégation du conseil pontifical pour le dialogue interreligieux était au Caire pour rencontrer des membres du centre Al-Azhar. Comment voyez-vous l’avenir de la relation entre chrétiens et musulmans pour rétablir la paix ?
Le Vatican souhaite pouvoir dialoguer avec l’islam car si chacun de nous dit de l’autre qu’il est mécréant, le dialogue est impossible. Il faut donc créer un pont entre les chrétiens et les musulmans, à condition de comprendre le sens du mot laïcité. Pour quelqu’un qui n’a jamais été éduqué dans la liberté, c’est difficile à comprendre. L’État a mis dans la tête des citoyens que la laïcité signifie vivre sans Dieu, mais c’est faux.

On préfère actuellement revenir aux sources de l’islam (wahhabisme et salafisme), quitte à l’éloigner de la lettre du Coran. Par exemple, la lapidation d’une femme adultère n’est pas prescrite dans le livre sacré — contrairement à ce qu’a dit Tariq Ramadan. Mais Mahomet l’ayant pratiqué, cela vaut validation pour l’islam radical. Ce qui a été pratiqué dans le désert au début du VIIe siècle devrait donc s’appliquer au XXIe siècle ? Bref, il s’agit d’islamiser la modernité au lieu de moderniser l’islam.

La théologie est pour l’islam un mot très vague car il n’a pas de clergé ni d’autorité religieuse. Les imams sont des autorités morales et chacun peut interpréter le Coran comme il veut. Malheureusement, beaucoup commentent selon les enseignements de Daesh et d’Al-Azhar, qui soutiennent la violence et la suprématie de l’islam sur les autres religions. C’est ainsi que le rôle d’Al-Azhar en Égypte est très ambigu : il n’a pas dit un mot contre le terrorisme, alors que c’est l’université de référence de l’islam sunnite dans le monde entier. Pas un mot non plus sur les attentats. Or le silence est ce qu’il y a de pire. 

Éduquer son enfant dans un tel contexte est un combat permanent. L’Église essaye de former les jeunes, de les protéger, d’assurer tous les services sociaux que l’État réserve aux musulmans. Nos écoles sont très importantes, 75% de nos élèves sont musulmans et nous n’avons pas assez de place. Ils nous font confiance quant à l’éducation à la liberté et au vivre ensemble, conditions à respecter pour venir chez nous. Nous payons beaucoup d’impôts mais l’État ne nous aide pas du tout. Le danger pour nous est d’avoir créé un ghetto. En face, beaucoup d’écoles islamistes existent, du jardin d’enfant jusqu’à l’université, des écoles azharites [conduites par l’université d’Al-Azhar]. Ils y apprennent par cœur le Coran, reçoivent majoritairement des cours de religion et toute l’ère pré-musulmane a été supprimée de l’histoire. Ils créent un groupe de futurs talibans. C’est désastreux. Même si l’arrivée de Sissi a fait partir les Frères musulmans, ils sont toujours très présents dans toutes les fibres de la société.

Que pensez-vous de la création récente du “Centre national de contre-terrorisme” par le président Emmanuel Macron ?
Le mot terrorisme est vague, c’est un écran de fumée. Si vous voulez lutter contre les terroristes, il faut chercher le coupable, or il n’est pas loin. L’Arabie saoudite vient d’accuser le Qatar (soutenu par la Turquie et l’Iran) et le menace d’un embargo, alors qu’elle a investi beaucoup d’argent dans le terrorisme. Le coupable est là, alors pourquoi se voile-t-on la face ?

La guerre est aussi entre les chiites et les sunnites, l’Iran contre l’Arabie saoudite. Que va faire Emmanuel Macron dans cette guerre ? Il vient de signer un contrat avec l’Iran. François Hollande était du côté de l’Arabie saoudite et avait déclaré que Bachar al-Assad devait mourir parce que soutenu par l’Iran, puis il s’est ravisé. Peu après Laurent Fabius négociait un contrat avec l’Iran.

Si l’on ne cherche que l’argent et les ressources naturelles, on a perdu. L’investissement du Qatar en France, au Royaume-Uni et en Allemagne est considérable. Faire des réunions entre spécialistes sur la question ne va rien résoudre. Il faut continuer le dialogue avec nos frères musulmans, parce que nous les chrétiens ne pouvons vivre sans les musulmans, ni les uns ni les autres ne doivent quitter le pays. Pour les chrétiens, rester est un témoignage, car ce sont nos églises, notre terre. Si on laisse le pays, l’islam va se radicaliser davantage. Nous devons faire valoir nos droits en tant que citoyens égyptiens, tout cela prend du temps. Comme ils ont mis du temps à éduquer une génération anti-chrétiennne, nous devons éduquer une nouvelle génération pour aider les musulmans à changer leur mentalité, à se pourvoir de réformateurs. Actuellement, entre deux et trois millions des étudiants sont athées, ils ont donc perdu tous leurs droits civiques. Que peut-on faire ? Il faut obtenir le droit de la liberté de conscience, c’est urgent.

Propos recueillis par Louise Alméras.

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