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L’Église d’Arménie : entre catholiques et orthodoxes, un exemple d’œcuménisme

© Louise Alméras
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L’Arménie est le plus ancien des pays chrétiens. Il possède deux églises chrétiennes, l’une catholique arménienne et l’autre apostolique arménienne, la branche orthodoxe, qui compte une diaspora de dix millions de fidèles dans le monde. Comment ont-elles survécu au génocide arménien et où en sont leurs relations ?

Cette Église, qui n’accepte pas le Concile de Chalcédoine en 451 voit son on origine remonter aux temps apostoliques : selon la tradition, la première évangélisation aurait été entreprise par les apôtres Thaddée et Barthélemy, et la conversion du royaume remonte au baptême du roi Tiridate IV par saint Grégoire l’Illuminateur en 301, qui constitue l’Église de la nation arménienne.

L’Église apostolique

L’Église apostolique arménienne a beaucoup souffert des persécutions au cours des siècles et a frôlé l’éradication dans les années 30. Heureusement, la diaspora a contribué à sa survie. Un réveil religieux est survenu  suite à la mort de Staline, puis grâce à la Perestroïka menée par le leader soviétique Mikhail Gorbatchev dans les années 1980, et après l’indépendance de l’Arménie en 1991. Si la Constitution arménienne garantit la liberté religieuse et la séparation de l’Église et de l’État, l’appartenance au christianisme reste un élément quasi-inhérent à l’identité arménienne.

L’Église apostolique arménienne compte deux catholicossats autonomes, celui de tous les Arméniens, dont le « Saint-Siège » se trouve à Etchmiadzin, et celui de la Grande Maison de Cilicie, basé à Antélias (Liban), avec une juridiction sur la Syrie, le Liban et Chypre. Après une phase de discorde, ils travaillent désormais en bonne entente. Elle compte également deux patriarcats secondaires, celui de Jérusalem, qui a juridiction sur les Arméniens apostoliques d’Israël de Palestine et de Jordanie, soit environ 8 000 personnes ; celui de Constantinople, qui a juridiction sur la Turquie et la Crète et compte une quarantaine d’églises en Turquie, essentiellement dans l’agglomération d’Istanbul, et subit un étroit contrôle du gouvernement turc. En témoigne l’église arménienne apostolique Saint-Cyriaque de Diyarbakır qui a reçu l’an dernier un prix attribué par l’Union européenne, pour sa récente restauration. Le lieu de culte avait été confisqué par les autorités militaires et la remise de prix n’avait pas pu se faire dans l’église.

Le sentiment national est très fort chez les orthodoxes, ce qui pose problème pour l’unité et le dialogue entre les patriarches des différents pays. L’évêque des Arméniens catholique en France, Mgr Jean Teyrouz, partage ce constat et le déplore :

“Malheureusement, la politique détruit tout dans ce monde, c’est dommage. Par exemple, chez les catholiques, les laïcs ont le droit d’exprimer leur opinion, mais à la fin nous nous rassemblons avec le pape et une seule voix s’exprime. Chez nos frères apostoliques, sur cinq cents membres qui viennent de différents pays, il y a plus de quatre cent vingt laïcs qui veulent diriger une Église qui est spirituelle. Leur devoir est plutôt dans le monde matériel, l’économat ou autre. Pour ceux qui n’ont pas l’instruction religieuse, comment voulez-vous que l’on fasse ? Chez eux l’élection est plutôt “achetée” par les laïcs, ils choisissent la personne qu’ils veulent, parfois des personnes qui ne savent rien de la religion, mais ont l’appui de tel ou tel groupe. Alors nous avons des patriarches qui malheureusement ne sont pas au niveau requis.”

La place de la minorité catholique

L’Église arménienne catholique représente environ 600 000 fidèles dans le monde et 30 000 en France. Essentiellement présente dans la diaspora, elle ne compte que douze prêtres en Arménie même, pour un nombre de fidèles inférieur à 8% de la population. Unie à Rome depuis 1740, elle a gardé un rite spécifique, et fait partie des Églises orientales dotée d’un droit canon différent de l’Église latine, tout en étant pleinement catholique. Actuellement, le “Patriarche de Cilicie des Arméniens catholiques” S.B. Nerses Pedros XIX Tarmouni, au Liban, est le chef de l’Église arménienne catholique.

Exarque — rang inférieur à celui de patriarche — dès 1961, Monseigneur Ghabroyan devient éparque (évêque) des Arméniens catholiques en France lorsque l’éparchie est créée en 1986. Le 7 avril 2013, Mgr Jean Teyrouz a succédé à Mgr Grégoire Ghabroyan.

L’an dernier, le Pape est allé en terre arménienne afin de renforcer les liens œcuméniques entre les églises du pays, catholique et apostolique. Bien que les églises aient des liens fraternels, Mgr Teyrouz assure que sa démarche “ecclésiale” a été utile :

“Le Pape ne voulait plus d’églises séparées, car ce n’est pas ce que le Christ a fondé. Un fondateur ne peut pas créer plusieurs Églises, le Christ a mis à sa tête saint Pierre, chef de l’Église : “Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église”. Cette Église est une, ce qui n’est pas contraire à la différence. Nous croyons à la diversité dans l’unité. Le Christ n’est pas contre la diversité. Pour donner un exemple, un jardin dans lequel je trouve seulement des roses rouges n’est pas aussi beau qu’un jardin dans lequel on trouve aussi des lys ou d’autres fleurs. Je crois que la grande difficulté est plutôt chez nos frères orthodoxes. Chez les Arméniens, il existe en effet quatre patriarches, si le Pape s’approche un peu plus de celui du Liban, les trois autres sont contre lui, et ainsi de suite. Il règne une forme de rivalité entre eux. C’est pourquoi j’admire le pape François quand il leur a dit : “Allez, unissez-vous entre vous d’abord, nous sommes avec vous à 100%, mais unifiez-vous, pour ne pas avoir cent voix qui s’expriment”. Nous avons beau avoir sept rites chez nous, nous n’avons qu’une seule voix qui s’exprime, celle du Pape. Il nous demande conseil, demande notre avis, mais à la fin il parle au nom de tous. Chez les orthodoxes, non, ils doivent parler avec les Grecs de la Russie, d’Athènes, de Jérusalem, de l’Égypte etc.”

Différences de rites

Les rites ne sont pas si différents, comme le détaille Mgr Teyrouz :

“Nous avons adopté beaucoup de prières de l’église syriaque, de l’église grecque et une partie de l’église latine. Nous avons aussi nos pères, nos saints et nos prières. Mais l’organisation est à peu près la même que dans le rite latin dans sa forme extraordinaire. Nous n’avons pas voulu changer car le mouvement œcuménique est très important pour nous. Maintenant, nous célébrons à 95% comme l’Église latine. À la différence de la Fraternité Saint-Pie X par exemple, nous récitons le mémorial pour le Pape car nous sommes pleinement catholiques. Nous possédons sept rites catholiques : romain, latin, syriaque, copte, grec, arménien et chaldéen. C’est pourquoi nous n’avons pas de problème avec l’œcuménisme. Mais nous ne voulons pas trop nous éloigner de nos frères apostoliques arméniens nommés ainsi en mémoire  des deux apôtres Thaddée et Barthélémy”.

Entre appartenance nationale et intégration : où est la mesure?

Le génocide arménien et les guerres récentes ont été une menace pour le sentiment national et le demeurent. L’évêque de la communauté arménienne en France, Mgr Teyrouz, explique que “l’apostolat est ici très difficile à cause des distances”.

“On les encourage à venir à l’église mais les Arméniens préfèrent aller à l’église à côté de chez eux, c’est dommage. Il y a une autre difficulté qui est la langue. Malheureusement, les Arméniens ne parlent plus leur langue. Ils sont presque tous en diaspora, catholiques et apostoliques confondus, la Russie est la plus grande communauté, puis viennent les États-Unis, le Canada et l’Amérique latine. Ensuite, il y avait Alep et le Liban, mais malheureusement, après la guerre, les communautés catholiques se sont vidées. Il y a aussi la France, l’Iran, la Jordanie, l’Arabie saoudite, le Qatar aussi. Nous sommes dispersés et c’est la difficulté de notre mission. Par exemple, Alep comptait entre 200-250 000 fidèles, maintenant il n’en reste plus que 30 000 à cause de la guerre. Ils sont partis en Suède, en Australie, en Hollande, en Suisse et surtout aux États-Unis et au Canada, qui ont bien organisé l’arrivée des réfugiés. Où sont-ils ? Ils n’ont laissé aucune adresse pour les trouver, aucune trace. Avec la difficulté de la vie, ils doivent d’abord assurer leurs moyens de subsistance quotidienne et des papiers. Ils n’ont plus besoin de l’Église. Chez nous, en Orient, c’était la soif des fidèles qui cherchait l’Église, malheureusement aujourd’hui cette soif est ailleurs. Vont-ils retourner dans leurs pays ? Je n’y crois pas tellement. Lorsque l’on vit une situation meilleure qu’avant, c’est difficile de vouloir repartir. Le problème est qu’aujourd’hui le sentiment de nationalisme n’existe plus, on ne parle plus de nation. En Orient on en parle encore. Maintenant, le jeune déclare que là où il vit, travaille et mange, là est son pays. Peut-être que le Bon Dieu souhaite cela aussi ? Mais je préfère la politique des Américains, ils acceptent tout le monde et laissent chacun dans sa communauté. Ici, non, on travaille à les assimiler tous. Pour moi, c’est un appauvrissement. En tant qu’Arménien j’ai mes richesses. Je profite des richesses de la France, mais en même temps j’apporte les miennes aux Français. Si j’étais totalement assimilé, je n’aurais rien à vous donner, ce serait dommage. Dans le temps, on disait : “Je suis Arménien, né en France”. Maintenant : “Je suis Français d’origine arménienne”. Cela a changé.”

Un synode est prévu à la rentrée au Liban entre les évêques de l’Église arménienne catholique, afin de discuter des problématiques actuelles, notamment celle des chrétiens arméniens réfugiés.

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