Aleteia

L’incroyable courage des prêtres jésuites pendant la grande famine du Liban

Share
Comment

Le Suisse Philippe Boye retrace l'histoire de son grand-oncle jésuite, Lucien Katin, qui était au Liban pendant la grande famine de 1915-1918.

Il y a une centaine d’années, une terrible famine sévissait dans l’actuel Liban. De 1915 à 1918, elle tua de 120 000 à 200 000 personnes, soit un tiers de la population. Philippe Boye s’est plongé dans les archives des jésuites, pour retracer cet épisode méconnu de l’histoire libanaise.

En 1915, une invasion de sauterelles a ravagé les récoltes. Puis la guerre a largement aggravé les choses : les Alliés réalisaient un blocus maritime qui empêchait les denrées de venir d’Égypte, craignant qu’elles ne tombent aux mains des Ottomans, alliés des Allemands. Mais l’élément qui transforma la crise en catastrophe fut la décision de Jamal Pacha dit “le boucher”, le gouverneur ottoman, d’empêcher le blé de parvenir au Mont-Liban. Dans le même temps et dans d’autres régions de l’Empire ottoman, les Arméniens étaient massacrés, et la famine organisée du Mont-Liban ressemble, sinon à un génocide, au moins à une mesure de répression destinée à étouffer toute volonté de révolte.

Les frères jésuites présents au Liban faisaient l’objet de toute l’attention des autorités ottomanes qui les voyaient comme des espions. Ils faisaient passer des documents écrits, et quelques photographies – les seules que nous ayons sur cette période – en Occident, pour avertir de la situation des chrétiens. Pour raconter ces événements et alerter l’Occident, les pères risquaient leur vie en écrivant des lettres sur des bouts de papiers minuscules ne dépassant souvent pas la paume de la main, pour être faciles à cacher en cas de fouille des bagages. Le père Lucien Katin lui-même fut arrêté par l’armée ottomane, en raison de l’un de ses textes. Il passa par les prisons du régime et y fut torturé.

“Ils risquaient leur vie”

Philippe Boye petit neveu du père Lucien Katin découvre dans les archives laissées par son aïeul une situation dantesque. Les aliments de base deviennent introuvables ou hors de prix. Une série d’épidémies de typhus et de choléra frappent la population. Au dispensaire tenu par les jésuites, les frères en sont réduits à enterrer les enfants deux par deux dans le même cercueil, devant le nombre effrayant de décès.

Ne supportant plus de voir le “cortège de squelettes”, le père Lucien Katin, ses ressources épuisées, prit la décision de vendre toutes les chaussures de cuir des frères pour nourrir les enfants affamés. Mais le prix de la vente fut saisi par l’armée ottomane. L’aide aux affamés, à partir de l’Occident, ne parvint que progressivement et par des voies détournées. Le gouverneur de l’île d’Arward, Albert Trapu, notamment, servit d’intermédiaire pour faire parvenir aux frères maronites, de la part des donateurs francophones, un million de francs Suisse, en novembre 1916. Ces dons permirent de distribuer de la nourriture à partir des couvents, sauvant probablement des milliers de personnes de la famine. Quant au père Katin, il survécut à la guerre et à la détention. C’était un bâtisseur, fondateur de la première école de médecine du Moyen-Orient, de l’hôpital de l’Hôtel Dieu de France et de l’Université jésuite.

Tags:
liban
Newsletter
Get Aleteia delivered to your inbox. Subscribe here.
[See Comment Policy]