Aleteia

Vieillesse : ces femmes qui maternent leur mère

Shutterstock
Share
Comment

Elles sont elles-même mères de famille et se retrouvent à materner leur propre mère. Marie, Alice, Cécile et Giulia oscillent entre tendresse, inquiétude et colère. Les mots sont parfois durs tant il n'est pas facile de trouver la bonne distance et de ne pas se laisser engloutir par ce parent qui décline. Témoignages.

Avoir des difficultés avec son parent vieillissant arrive à tout le monde. Et nombreuses sont les ‘’aidantes’’ qui oscillent entre détresse, culpabilité et colère. Avec l’allongement de l’espérance de vie – 85,4 ans pour une femme, 79,4 pour un homme en 2016 (Centre d’Observation de la Société)-, ces femmes forment une génération pivot, tiraillée entre une fille qui accouche, un petit-fils qui passe son bac, un père en début d’Alzheimer et, pour certaines encore, un boulot prenant. « Elles sont sur tous les fronts et ont toujours l’impression de ne pas en faire assez, confirme le docteur Agnès Saraux, gériatre, auteur de Mes parents vieillissent (éd. Bonneton), du coup, elles culpabilisent ».

Marie, 50 ans, professeur de dessin, fille unique, deux enfants

« Après la mort de mon père, ma mère est venue vivre avec nous pendant neuf ans. Le cauchemar ! Elle avait une pièce à part mais s’imposait en permanence, même lorsqu’une amie venait. Je n’en pouvais plus. Un jour, elle est entrée chez moi pour demander je ne sais plus quoi et j’ai eu une réaction violente : J’ai lancé le pot de confiture vers elle ! Il s’est heureusement écrasé contre le mur, mais il a marqué la rupture ; elle a accepté de déménager… à 100 m de chez moi. Le plus comique est que mon mari n’a pas bien compris, ma mère ne le gênait pas tellement ! Sept ans plus tard, je range et jette encore les marques de sa vie mêlée à la mienne, du moulin à café au vase. Je passe souvent chez elle, rapporte ses courses, la conduis chez le docteur, d’autant plus qu’elle devient aveugle. Elle a changé : Son caractère trempé, autoritaire et bourré de principes s’est dégradé en hargne et égoïsme. En bref, elle est devenue une vieille acariâtre qui râle, critique tout, sait tout. Elle ne s’en rend pas compte, elle refuse de vieillir de toutes ses forces. A chaque fois qu’elle atteint une limite, elle se fâche ! Je ne sais plus quoi dire ! Tout est reproche, tout ce qui vient de moi est ridicule. Elle veut rester autonome et rejette les aides que je lui propose. Bref, un vrai fardeau… Je m’en veux parce que je suis encore relativement jeune et j’ai encore tout ce qu’elle n’a plus ! Je prie chaque jour Dieu pour qu’il m’aide dans cette épreuve. Mais je n’en peux plus … j’ai aussi ma vie, mon mari, mes enfants ! Tous ces évènements m’ont rendue fragile nerveusement. J’aime ma mère mais pas la femme qu’elle est devenue.»

Alice, 48 ans, psychologue, aînée de quatre enfants, deux enfants

« Ma mère était une femme extrêmement belle et nous, ses trois filles, ressemblions aux sœurs de Cendrillon. Elle gérait tout, savait tout, pouvait tout. Je l’idéalisais, elle était ma meilleure copine. La première fêlure s’est produite lors de la naissance de mon premier enfant. Le fait que je prenne la place de femme et de mère à mon tour l’a renvoyée dans un rôle de grand-mère. A 60 ans, elle est passée d’un coup d’une très belle femme à une moche vieille ; à 65 ans, elle marchait à petits pas… En fait, elle souffre d’une dépression chronique, très longtemps masquée par un traitement anti dépresseur. Elle a commencé à décompresser quand papa est mort, il y a sept ans. Là elle est partie dans un délire maniaque qui l’a conduite à une hospitalisation. Aujourd’hui, elle a toute sa tête mais elle a décidé qu’elle n’était plus autonome. C’est terrible car elle est passée de la femme brillante à la victime hypocondriaque. En plus, pour maintenir son emprise, elle nous divise entre frère et sœurs. Elle affirme par exemple à chacune : « Tu es ma préférée » ; ou à ma sœur : « Je n’ai rien à manger, car Alice est trop occupée pour faire mes courses »… alors que je ne suis même pas au courant ! Il y a un an, je lui ai proposé de s’installer dans une maison contigüe à la mienne ; je n’en pouvais plus de traverser la ville pour l’aider. Elle raconte que c’est moi qui l’ai obligée à déménager ! Je suis désignée comme la méchante, mais, ça m’est égal. Avant, j’étais envahie par la culpabilité et la tristesse ; je n’arrivais pas à faire le deuil. Depuis que je lui ai imposé mes règles du jeu, j’ai repris le contrôle de ma vie et la mise à distance nécessaire. Je l’aide parce que c’est normal humainement, mais je fais ce que je peux avec ce que je suis… sans avoir la sensation d’être impliquée : Si elle a envie que sa vie soit glauque, c’est sa souffrance à elle, pas la mienne – même si de temps en temps, j’ai un pincement au cœur. La relation perverse est terminée. Ce stop d’il y a un an a été libérateur pour tout : Je lui ai pardonné et moi, qui était une personne angoissée, je ne le suis plus. Je ne ressens plus d’amour pour elle, mais je reste sa fille ».

Cécile, 36 ans, aumonière en prison, un frère, deux enfants

« Maman a 75 ans et souffre de Parkinson depuis douze ans. Il y a quatre ans, elle a commencé à avoir des mouvements incontrôlés. Avec mon frère, nous avons organisé son déménagement de Paris à Nantes pour qu’elle soit près de nous. Depuis, la maladie s’est dégradée, notamment avec des pertes d’équilibre. Je l’aide comme je peux, mais j’ai l’impression d’être une mégère, de la bousculer trop. Je ne fais pas forcément ce qu’il faudrait. Ses pertes de mémoire immédiate m’agacent, elle n’a pas envie d’être maternée et n’accepte pas forcément ses faiblesses ; du coup, on s’écharpe. C’était déjà le cas avant, la maladie n’arrange rien ! Cette situation est angoissante à vivre car je sais qu’elle va empirer. Je ressens aussi un sentiment d’injustice : J’ai 36 ans, deux enfants en bas âge et je m’occupe déjà de ma mère. A ma génération, personne n’est encore confronté à la vieillesse ; les mères sont en pleine forme et peuvent jouer leur rôle de grand-mère. Pour mes enfants, je ne peux pas compter sur ma mère. C’est une charge morale supplémentaire, pesante au quotidien ; cet été, par exemple, pour ne pas la laisser seule, nous l’avons emmenée chacun à tour de rôle en vacances. Heureusement, il y a mon frère, mes beaux-parents qui l’invitent souvent à dîner, le prêtre de ma paroisse qui vient prendre le thé avec elle. Et bien-sûr mon mari qui accepte que je passe beaucoup de temps avec ma mère. Je veux en profiter tant qu’elle est encore bien ».

Giulia Salvatori, 44 ans, fille unique d’Annie Girardot, deux enfants, comédienne

L’auteur du livre Annie Girardot, la mémoire de ma mère, éditions Michel Lafon, 2007, raconte. « Un jour, elle m’a appelée maman. C’était en 1998. A l’époque, j’avais mis ça sur le compte du stress, de la fatigue. Elle radotait, je m’énervais. J’ai commencé vraiment à avoir peur lors d’une représentation de Madame Marguerite : Elle a sauté vingt pages sur scène. En 2001, le diagnostic est tombé : Alzheimer. Au début, j’ai eu du mal à accepter, puis je suis parvenue à faire abstraction. Avec mes enfants et deux proches, nous nous sommes relayés auprès d’elle : Moi, c’était les bons petits plats, ma fille, les câlins et mon fils, le rire… nous l’avons protégée au maximum pour qu’elle puisse continuer à jouer. Le public, c’était ‘’sa gazoline’’ ! En 2006, je ne pouvais plus cacher sa maladie, je l’ai officialisée dans Paris Match, puis dans mon livre. Il fallait mettre fin à ces rumeurs d’alcoolémie, de drogue qui couraient sur maman. J’en avais assez d’avoir honte ; il ne faut plus avoir honte de cette maladie. Peu à peu, ce regard que je redoutais tant – noir, vide, parfois méchant, souvent interrogatif – est venu. Il y a eu des matins où je la réveillais et elle me disait : « C’est qui ? ». Il a fallu que je la place en maison médicalisée ; j’étais partagée entre un ignoble soulagement et la culpabilité, j’avais le sentiment que ce serait un abandon, mais je l’ai fait. Maman a été obligée de se reposer sur moi et moi, d’être ‘’l’autorité’’, mais elle ne le supportait pas. Les enfants ne devraient pas prendre le rôle de leur parent ; c’est indécent, presque obscène. Ce n’était pas facile tous les jours, j’ai dû mettre ma vie privée entre parenthèse, mais comme il y a de l’amour, j’ai pu tout supporter. Mon livre et mon investissement pour Alzheimer m’ont servi de thérapie. ».

Newsletter
Get Aleteia delivered to your inbox. Subscribe here.
[See Comment Policy]